
Après 20 ans d’une dynamique sans issue, à quand une vision guidée par une planification stratégique des affaires de la cité ?
Une opération de transferts monétaires a été lancée le 18 décembre qui seraient destinés à plus de 700 000 ménages vulnérables par Dr Sandra Ablamba Johnson, ministre secrétaire générale de la présidence du conseil, au Complexe sportif de Kotokoli-Zongo, dans la commune Agoè-Nyivé 4. Le gouvernement indique que cette initiative bénéficie du soutien de plusieurs partenaires techniques et financiers, dont la Banque mondiale, le système des Nations unies, l’Agence française de développement (AFD) et la Banque africaine de développement (BAD). Donc, ce sont des prêts qu’on distribue sous forme de transferts monétaires.
La veille, le Conseil des ministres du 17 décembre 2025 annonçait l’adoption du décret portant approbation de la politique nationale de protection sociale (PNPS), rendu nécessaire par la persistance de défis structurels. Selon le gouvernement, ce programme vise à améliorer la cohérence, la coordination et l’efficacité des interventions publiques pour un impact accru au bénéfice des populations.
Alors, cette opération de transferts monétaires s’inscrit dans le cadre du PNPS. De plus elle serait la concrétisation de la protection sociale, découlant des éléments annoncés par le Président du Conseil (PC) Faure Gnassingbe lors de son discours à la Nation le 2 décembre 2025 devant le parlement réuni en congrès. À cette occasion le PC avait déclaré entre autres que « notre engagement restera total pour défendre l’intégrité du territoire, protéger les populations et renforcer la résilience des communautés ».
Une opération entourée d’un flou kafkaïen qui laisse la place à toute sorte d’embrouillaminis
Le premier acte fort marquant la 5ème République de Faure Gnassingbé, la nouvelle version NOVISSI, présentée comme très innovatrice a fait floppe au point où certains observateurs se demandent si le PC a-t-il délibérément boudé le lancement et mettre Dr Sandra Ablamba Johnson devant son bitos. Sinon la parole d’un président, fut-il du conseil ne doit pas être un saut dans le vide, mais un processus découlant d’un diagnostic stratégique avec entre autres objectifs, budget, chronogramme, résultats attendus et prospective. Sauf qu’on remarque qu’au Togo, les décisions se prennent et l’on subit l’effet boumerang. Tellement de discours mensongers dans les républiques togolaises au point où les actes de l’exécutif sont perçus comme des bluffs.
Selon les sources gouvernementales, cette opération devrait être mise en œuvre par le Ministère du Développement à la base et de l’économie sociale et solidaire, dirigé par Mlle Mazamesso Assih. Mais bizarrement c’est le Secrétariat du PC qui l’a conduite en catimini, les collègues n’ont découvert les annonces que sur les médias lorsque l’information est tombée dans le domaine public. Certains disent que même les ministères en charges de l’économie et des finances n’avaient pris aucune disposition et il aurait fallu que les sociétés FLOOZ et YAS se déploient pour avancer les fonds en termes de transferts à un nombre très limité de bénéficiaires. Un sondage mené par notre rédaction sur un millier de personnes n’a pas permis de retrouver un seul bénéficiaire des 25 000 FCFA (EUR 38,13) de transfert. Une grande honte !

Le manque de clarté qui entoure cette opération de transferts monétaires est simplement inimaginable, autant dans sa planification, sa configuration, son lancement et son implémentation. Le plus troublant est le mystère entretenu au sujet de la catégorisation des bénéficiaires et des montants qui leur sont destinés. Notamment, les critères, les conditions d’admissibilité et d’accès ne sont pas rendus publics. C’est surréaliste, mais bon les Togolais sont quotidiens malheureusement des « habitudes de la maison ».
Les sites gouvernementaux présidenceduconseil.gouv.tg et republiquetogolaise.com mentionne 700 000 ménages vulnérables bénéficiaires de cette opération, alors que la page web planification.gouv.tg fait état d’une initiative de transferts monétaires à plus de 700 000 bénéficiaires sur l’ensemble du territoire national. Et le compte X gouv.tg confirme un programme ambitieux de transferts monétaires destiné à plus de 700 000 personnes vulnérables sur l’ensemble du pays. En conséquence, on retrouve la même discrépance dans les informations publiées dans les médias. Quant aux 700 000 ménages vulnérables, ils proviendraient des enquêtes faites dans le cadre du RGPH-5 de 2022.
Peut-être que ce brouillard grouillé dans le ciel de cette opération est probablement fait à dessein pour se soustraire d’une obligation de reddition conséquente de compte, dans la mesure où les paramètres ne sont pas compréhensibles et vérifiables.
Ce que l’on sait de ce nombre de 700 000 personnes ou ménages vulnérables qui auraient été ciblés
Selon le gouvernement, les 700 000 ménages vulnérables ciblés dans le cadre de cette opération ont fait l’objet de ciblages sur la base de critères de pauvreté monétaire et non monétaire par l’Institut national de la statistique et des études économiques et démographiques (INSEED) et l’Agence nationale d’appui au développement à la base (ANADEB) avec une méthodologie rigoureuse, soit l’approche Proxy Means Test. De plus, pour pouvoir assurer la rapidité, la traçabilité et l’accès effectif, les canaux de transfert mobile money privilégiés sont Flooz et Mixx by Yas.
Rappelons qu’il ressort du dernier recensement de 2022, le RGPH5, que le Togo compte 8 095 498 habitants, dont 51,3% de femmes, 48,7% d’hommes et 42% sont des jeunes de moins de 15 ans. De surcroit, la 2ème édition de l’enquête harmonisée sur les conditions de vie des ménages (EHCVM-2) précise qu’en termes d’habitat « les logements de 1 768 367 ménages ont été recensés sur toute l’étendue du territoire », répartis en 745 221 ménages (42 %) de type traditionnel, 541 190 ménages (31 %) de type semi-moderne et le reste 481 976 ménages (27 %) est de type moderne.
Sur la base des 1 768 367 ménages recensés, on pourrait déduire que la taille moyenne des ménages au pays est de 5 personnes ou précisément 4,6 (1 768 367 ménages X 4,6 personnes = 8 134 000, plus ou moins). Par contre, selon les calculs de l’EHCVM 2021-2022, le Togo comptait en 2021 environ 785 263 personnes monétairement pauvres au seuil alimentaire, soit près de 9,7% de sa population. Cela voudrait dire ultimement que le montant de 25 000 fcfa par ménage avancé par certaines sources gouvernementales équivaudrait à 5 000 fcfa par personne, si l’on s’en tient à une moyenne d’environ 5 personnes par ménage. Est-ce à dire que les ménages non familiaux (personnes seules) ou autres en bas de 5 personnes ou encore plus nombreux (7, 8, 9, 10…personnes) reçoivent aussi le même montant? Eu égard au flou créé autour de cette opération, le tableau ci-dessous nous donne les différentes options probables sur la nature des bénéficiaires, le montant qui leur aurait été attribué et l’estimation du coût total de l’opération.

Se faire une idée de l’état de vulnérabilité de la population togolaise, qui imposent des solutions structurantes et de moyen et long termes
Ceci étant cela, il faut retenir en lien avec cette opération de transfert, que le RGPG-5 et le EHCVM-2 révèlent que :
- La pauvreté monétaire était de 43,8% en 2021, soit une baisse par rapport au taux de 45,5% en 2018 et 55,1% en 2015;
- L’incidence de la pauvreté multidimensionnelle (IPM), qui se définit comme la proportion des ménages multidimensionnement pauvres (plus de 33% des privations), c’est-à-dire à la fois monétairement et non monétairement est de 28,9% entre 2021-2022. Ce qui indique ultimement que près de 3 ménages sur 10 (31,3%) étaient multidimensionnement pauvre en considérant les dimensions santé, éducation, et conditions de vie des ménages;
- Par contre, l’indice de vulnérabilité multidimensionnelle (IVM) au Togo entre 2021-2022 s’établissait à 31,4%;
- Il importe de préciser qu’au niveau régional, la région des Savanes reste la plus vulnérable avec une incidence de 52,5% en 2021-2022.
Sur le plan des régions et en ce qui concerne l’IPM, en 2021-2022, la région des Savanes a enregistré l’incidence la plus élevée avec 61,3%, la Kara est à 47,8% pour les Plateaux, 42,8% pour la Centrale et la région Maritime avec 43,1%. On note malheureusement une forte disparité de la pauvreté multidimensionnelle au pays. Par ailleurs, l’IPM en milieu rural entre 2021-2022 est de 45,0% des ménages, comparé à 7,5% en milieu urbain. Alors quelle est la part des ménages ruraux, les plus vulnérables dans ces transferts monétaires? Combien de nos parents dans nos villages ont les canaux numériques par lesquels ces transferts sont acheminés? C’est fondamental comme quête!
Quand on pousse un peu plus, l’analyse, selon le groupe socio-économique du chef de ménage, montre que l’indice IPM est plus élevé dans les ménages ayant un chef de ménage agriculteur ou indépendant avec 15,7% en 2021-2022; 9,2% chez les autres inactifs; de 5,9% dans le cas de ménages dirigés par un chef de ménage apprenti ou aide familial; 5,8% chez les autres actifs; 3,6% quand le chef de ménage est un salarié du secteur privé et seulement 0,8% chez les ménages dont le chef est du secteur public. En un mot, au Togo, les ménages d’agriculteurs sont plus représentés dans la couche des plus vulnérables, alors que les travailleurs du secteur public sont relativement moins touchés par cette vulnérabilité. Le tableau 4.6 donne un aperçu de la répartition de la population selon les divers indices (IPM, IVM et autres combinaisons).
Les précédentes opérations de transfert de fonds, dont Novissi et autres
On peut noter, le lancement du programme de transfert monétaire Novissi a débuté en avril 2020, en période de la crise sanitaire COVID-19, consistant à un transfert monétaire inconditionnel (UCT) pour aider les travailleurs informels dont les moyens de subsistance ont été bouleversés par cette pandémie. Et on se rappelle que le gouvernement annonça pompeusement en mars 2021 que dans le cadre de ce programme Novissi, 819 972 bénéficiaires auraient reçu des transferts pour un total d’environ 23.9 millions de dollars US (FCFA 15 milliards). Et qu’entre août 2024 et août 2025 d’autres transferts monétaires ont profité à 142 722 personnes pour un total de 1,1 milliard FCFA (USD 1,83 millions).
Cependant en termes de reddition de compte, la Cour des comptes déclara dans son rapport d’audit du fonds de riposte et de solidarité COVID-19, gestion 2020 que les informations relatives à l’exécution du Programme NOVISSI transmises par le biais de la DGTCP, ne sont parvenues à la Cour que le 20 décembre 2021 lorsque le rapport provisoire d’audit était en cours d’adoption, donc inexploitable. C’est un exemple parmi tant d’autres et c’est cela qui se profile encore à l’horizon cette fois-ci aussi, quand on observe le flou qui entoure cette opération dite sociale. Une autre occasion de théâtraliser le besoin d’aide aux plus démunis pour d’autres fins inavouées.
Une politique sociale doit être un tout pour tendre vers un meilleur vivre et non du saupoudrage non désintéressé
À la base, une politique sociale dans un pays a pour objectif la recherche d’un équilibre entre l’inclusion, l’accessibilité, entre autres, afin de garantir la viabilité à long terme de la protection des personnes qui font face à des enjeux de pauvreté, de chômage et aux personnes âgées qui ne plus actifs professionnellement. Il s’agit de mettre en place des structures qui permettent à ces catégories de citoyens d’avoir accès à un minimum de prestations et de services, l’aide au logement, aux études, les soins de santé, les allocations familiales et d’autres initiatives. C’est leur assurer un peu de dignité.
Et dans le cas du Togo, avec un manque d’infrastructures dans tous les domaines, en plus de la pauvreté plus extrême dans les zones rurales pour cause d’absence de vision et de politique de maitrise d’eau pour cheminer vers l’autosuffisance alimentaire, la priorité est de prendre des initiatives structurantes.
Les agriculteurs, la base de nos sociétés, travaillent extrêmement dur pour des récoltes aléatoires. Alors la priorité est de lancer des initiatives structurantes permettant au monde rural d’augmenter sa productivité agricole de manière pérenne et par ricochet ses revenus. Cela veut dire qu’il est temps d’initier une politique nationale d’investissement dans les technologies d’amélioration du rendement agricole.
La route de la poursuite du bonheur au Togo passe nécessairement par l’accroissement de la productivité agricole. Imaginez un peu ce qu’on pourrait faire le coût de ces transferts monétaires occasionnels, un minimum de 3,5 milliards fcfa et un maximum de 17,5 milliards fcfa. Le pire est que ces opérations sont financées par des prêts. C’est tout comme faire des prêts pour fêter pour le sentiment de « bonheur occasionnel », au lien d’entreprendre des initiatives qui procureront le minimum vital sur le long terme, soit le « petit bonheur perpétuel ».
Il n’est plus à rappeler que la cherté de vie touche la majorité des Togolais. On aurait dû mieux faire avec ces sommes décaissées en transferts, notamment réduire les prix des denrées de première nécessité, la structure des tarifs de la vingtaine de péages sur le petit territoire, le prix de produits de consommation courante comme le gaz, le carburant et d’autres.
Certes on peut faire à l’occasion des transferts monétaires dans des situations de crises ou d’urgences, nécessaires, pour soulager tant soit peu les personnes touchées par la crise. Donc, les transferts monétaires ont pour objectif de soutenir les personnes touchées par une crise, mais, ils ne se pas propices pour les besoins structurels. Ils rentrent dans le cadre de l’assistance humanitaire et sont loin d’une réponse humanitaire pour résorber une situation conjoncturelle, encore moins structurelle.
En ce qui a trait à la nature des transferts, il peut s’agir de transferts monétaires conditionnels qui impliquent une activité ou un prérequis contre le support. Ou simplement les transferts monétaires sont inconditionnels sans que les bénéficiaires soient obligés à fournir un effort ou d’effectuer d’activités éligibles ou encore quoi que ce soit en contrepartie.
Les transferts peuvent être monétaires et prendre la forme de transfert d’espèce (physique) ou celle numérique. Les transferts peuvent être aussi être sous forme de bons ou coupons à échanger contre une contrepartie qui peut être de la nourriture (sac de riz, de maïs dans les réserves de secours…) ou des produits (engrais …) ou des types de biens ou encore des services.
C’est de l’évidence même qu’un monde meilleur commence par des actions concrètes surtout structurantes, et non par des shows. Par contre, ce n’est pas la performance de quelques-unes ou des gestes ponctuels à l’égard de certains triés sur le volet qui comptent, mais l’amélioration des conditions de vie de tous, globalement ». Pour ne dire simplement que, allons dans le concret et au plus sacrant.
Joseph Atounouvi










