
Dans la région de Kpendjal, les attaques extrémistes ont laissé un sillage tragique. Ainsi, lors de l’offensive du 14 au 15 juillet 2022, des villages comme Kpembol, Blamonga ou Lalabiga ont vu des dizaines de civils égorgés, la plupart des survivants rapportant l’enlèvement systématique de leurs bétails : « Quand ces enturbannés sont venus, ils ont d’abord réclamé la situation des bétails avant de tuer mon mari », témoigne la femme du chef de Blamonga. Parmi les réfugiés burkinabè ayant fui vers le Togo ou le Ghana entre 2023 et 2025, nombreux sont ceux qui rapportent s’être fait voler leur troupeau : Amado Kientega, Onadja Sogli, Biba Sogli, Kotidja Blimpo… Tous décrivent une même spirale : attaques, contrôles arbitraires, extorsion des animaux dans la fuite. À Cinkassé, ville frontalière avec le Burkina, les réfugiés en provenance de Déboulga ou Zembendé rapportent l’effacement quasi total de leurs cheptels : « Les extrémistes ont pris tout ce qu’ils voyaient après les assauts ». Même les bouchers, à l’instar de Pougnoud-Koom Bila, confirment la brutalité du phénomène, avec des enlèvements de troupeaux de plusieurs centaines de têtes. Les couloirs pastoraux, hier voies de commerce et d’intégration, servent aujourd’hui de lieux d’attaques, d’installation de mines et de passage clandestin. Les explosions à Blamonga et Kpembol témoignent de cette transformation : les passages traditionnels sont devenus dangereux, synonyme de mort pour civils et bétail.
Un trafic qui irrigue les marchés régionaux et fragilise la cohésion sociale
La porosité des frontières amplifie le phénomène : le bétail volé transite du Togo et du Burkina vers le Ghana, où il est vendu à bas prix sur les marchés de Bawku, Bunkpurgu et Mango. Les acheteurs ghanéens, burkinabè ou togolais profitent de la situation : depuis 2019, le prix de la viande a chuté de moitié, assurant une abondance nouvelle dans les boucheries, comme le confirme MY, habitant de Bunkpurgu. Malgré la mise en place de systèmes de traçabilité (codes couleurs, tickets de marché nominaux, contrôle renforcé à Cinkassé), le trafic continue d’alimenter les circuits informels et fait le bonheur des intermédiaires et négociants.
Cette situation de violence et de suspicion a fini de mettre à mal la cohésion locale. La méfiance grandit entre les éleveurs, les agriculteurs et les forces de sécurité, car les premiers cités sont souvent perçus comme complices des groupes extrémistes. Les chefs communautaires et religieux multiplient pourtant les initiatives de dialogue, mais la radicalisation et les reclassements identitaires restent tenaces dans la zone. Le drame de Kongo, au nord du Ghana (août 2025), où une dispute pour la terre a embrasé les rivalités entre Peulh et Bimoba, témoigne du niveau de tension et du sentiment d’injustice vécu : « Même quand l’eau est claire, on accuse la calebasse peulh de l’avoir troublée », résume un leader local.
Les actions du gouvernement togolais face à l’extrémisme violent
Le Togo déploie une stratégie articulée autour de deux axes majeurs : la riposte militaire et la cohésion sociale. Sur le plan militaire, l’opération Koundjoaré mobilise près de 8 000 hommes dans les régions affectées, notamment la région des Savanes, et se distingue par un accompagnement accru des victimes et ayants droit des militaires tombés (assurance maladie universelle, bourses scolaires pour les orphelins, et enregistrement biométrique des familles bénéficiaires). Parallèlement à ces efforts sécuritaires, le gouvernement met en œuvre de nombreux projets de développement à visée sociale : le Programme d’Urgence pour la Région des Savanes (PURS) apporte une assistance humanitaire directe à plus de 70 000 personnes déplacées ou vulnérables, tout en engageant des investissements massifs pour l’accès à l’eau potable, l’électrification rurale, l’aménagement de pistes, le soutien à l’agriculture locale et l’amélioration des infrastructures sociales de base (éducation, santé, sécurité).
Pour renforcer la résilience des communautés et prévenir l’extrémisme violent, le Comité Interministériel de Prévention et de Lutte contre l’Extrémisme Violent (CIPLEV) déploie des campagnes de sensibilisation dans les zones à risque, notamment auprès des jeunes, des leaders communautaires et religieux, avec le soutien de partenaires internationaux (USAID, PNUD). L’accent est mis sur la coopération entre forces de sécurité, administration et société civile, pour outiller les communautés contre la radicalisation. À l’échelle régionale, le Togo collabore avec les pays voisins (Burkina Faso, Bénin, Ghana) dans le cadre de l’Initiative d’Accra, en faveur d’une mutualisation du renseignement et des opérations militaires transfrontalières. Des échanges d’informations, actions bilatérales et projets conjoints sont aussi conduits le long des frontières pour répondre à l’évolution du risque terroriste et criminel dans le Golfe de Guinée. Sur le terrain humanitaire, des milliers de personnes déplacées trouvent refuge dans des familles d’accueil, avec le soutien conjoint de l’État togolais, d’organisations locales, internationales et de l’Église catholique, qui poursuivent aussi les campagnes de sensibilisation et d’appui social pour les communautés touchées par la crise.
Edouard Kamboissoa SAMBOE
Laabali









