Depuis l’adoption controversée de la réforme constitutionnelle au Togo et la transition précipitée vers un régime qualifié de parlementaire, la scène sociopolitique nationale est en proie à une citation continue. Le maintien au pouvoir de l’ancien Président de la République, devenu Président du Conseil, cristallise les frustrations populaires et accentue un climat politique déjà fortement dégradé.
Dans une perspective de responsabilité citoyenne, nous nous proposons dans cet article de conduire une analyse des erreurs stratégiques du régime togolais à la lumière des enseignements du penseur florentin Machiavel. Loin d’encourager le cynisme ou la brutalité, Machiavel s’adresse à ceux qui veulent gouverner avec intelligence stratégique.
Cet article inaugure une série d’analyses à venir, consacrées à l’examen du régime politique togolais et à l’identification d’alternatives concrètes. Il s’attache à décrypter les erreurs de gouvernance du président togolais Faure Gnassingbé, véritables signes de la décadence du pouvoir, à l’aune de cette maxime machiavélienne :
«Tout pouvoir qui méprise le peuple prépare sa propre ruine».
Erreur n°1 : Imposer une réforme sans enracinement populaire
Dans Le Prince, Machiavel distingue deux modalités d’accession au pouvoir : l’héritage et la conquête. Le régime politique togolais relève sans équivoque de la première catégorie. Faure Gnassingbé accède au pouvoir en 2005 à la suite du décès de son père, Gnassingbé Eyadéma, après 38 années de règne ininterrompu. Dans ce cas de figure, rappelle Machiavel, le souverain héritier ne saurait se contenter d’une continuité dynastique ; il lui revient de consolider sa position par des actes justes, habiles et stratégiques, afin de refonder son autorité sur des bases renouvelées et d’assurer une stabilité durable.
Le pouvoir togolais semble avoir pris le contre-pied de cette précieuse recommandation de celui dont s’inspirent presque tous les pouvoirs politiques au monde. La réforme constitutionnelle d’avril 2024 n’a été ni participative, ni redistributive, ni conçue dans l’intérêt général. Elle visait exclusivement à contourner les mécanismes de limitation de mandat, en permettant à Faure Gnassingbé de se maintenir à la tête de l’État sans passer par l’élection présidentielle au suffrage universel.
Conduite sans consultation nationale, sans référendum, ni débat public significatif, cette réforme s’inscrit dans une stratégie assumée de verrouillage du pouvoir, prolongeant une logique de captation étatique à l’œuvre depuis plusieurs décennies. La transition vers la Vème République n’a pas servi à refonder un nouveau pacte de légitimité ; elle a simplement reconduit un pouvoir épuisé dans une nouvelle enveloppe institutionnelle, sans infléchir les pratiques autoritaires ni ouvrir de perspectives de transformation.
Ce refus de redéfinir la légitimité s’oppose frontalement aux principes énoncés par Machiavel, pour qui le Prince héritier, privé de soutien naturel, doit obtenir la loyauté de ses sujets par des réformes perçues comme utiles, une redistribution équitable du pouvoir ou des gestes visibles de justice.
La réforme d’avril 2024 illustre parfaitement ce que Machiavel condamne en ces termes : « … je répéterai seulement qu’il est d’une absolue nécessité qu’un prince possède l’amitié de son peuple, et que, s’il ne l’a pas, toute ressource lui manque dans l’adversité. Rien ne suscite plus d’opposition qu’une réforme imposée qui ne profite pas au peuple » (Machiavel, Le Prince, p. 60).
Derrière l’argument d’une modernisation institutionnelle, elle a abouti à une concentration accrue du pouvoir autour d’un chef de l’exécutif non élu, désigné par une Assemblée dominée par une majorité sans réelle autonomie. Ce dispositif a aggravé la rupture entre le pouvoir et la population, exacerbant une crise de légitimité déjà profonde, oubliant ainsi l’une des leçons les plus fondamentales de Machiavel : un pouvoir mal enraciné qui refuse l’adaptation est voué à s’effondrer.
Erreur 2 : Oublier qu’un Prince habile évite toujours de frapper le peuple au portefeuille en période de tensions politiques
Machiavel énonce avec clarté : « En un mot, je le répète, il doit avoir des égards pour les grands, mais éviter d’être haï par le peuple.» (Le Prince, p.20). C’est-à-dire, les réformes doivent être conduites promptement, clairement, et apparaître comme servant l’intérêt commun. Autrement, elles éveillent la méfiance, puis la haine.
Ce principe, d’une clarté incontestable, a été ignoré de manière systématique par le pouvoir togolais lors de la réforme constitutionnelle d’avril 2024.
Non seulement cette réforme a été imposée sans consultation populaire ni pédagogie politique, mais elle a été introduite dans un contexte socio-économique extrêmement dégradé. Le pays faisant face à une inflation persistante sur les produits de première nécessité, à un chômage structurel frappant de plein fouet la jeunesse, à une pression fiscale très décriée, et à une érosion continue du pouvoir d’achat, notamment au sein des classes moyennes et populaires. C’est dans ce climat de précarité généralisée que le gouvernement a pris la décision, en mai 2025, d’augmenter les tarifs de l’électricité de 15 à 25 % dans un discours très arrogant, sans accompagnement explicatif, ni dispositif de compensation ciblée.
Cette décision, à la fois socialement injuste et politiquement inopportune, constitue une double erreur de gouvernance. Elle incarne, plus largement, l’image d’un régime indifférent à la souffrance sociale et enfermé dans une logique autoréférentielle de domination. Faute d’avoir construit la légitimité de sa réforme, le gouvernement togolais a aggravé son isolement et nourri un ressentiment durable.
Machiavel est sans équivoque lorsqu’il affirme : « Pour le prince, en effet, qui va conquérant avec ses armées, vivant de dépouilles, de pillage, de contributions, et usant du bien d’autrui, la libéralité lui est nécessaire […] Le mépris et la haine sont sans doute les écueils dont il importe le plus aux princes de se préserver. » (Le Prince, p. 102). Autrement dit, un prince habile évite, en période de tensions politiques, de frapper le peuple au portefeuille, surtout lorsqu’il ne dispose plus de la légitimité morale nécessaire pour apaiser les ressentiments. La pression fiscale ou les réformes perçues comme injustes peuvent devenir des catalyseurs puissants de rejet populaire, voire de soulèvement. En choisissant de concentrer encore davantage le pouvoir entre les mains d’un seul homme, tout en alourdissant simultanément le fardeau économique des citoyens les plus vulnérables, le régime a franchi un seuil critique, celui de la rupture du lien politique.
La conséquence est désormais manifeste, le régime RPT-UNIR a perdu le bénéfice du doute, y compris auprès des franges modérées de la population et de certains de ses soutiens traditionnels. La radicalisation progressive des couches autrefois modérées continuera de monter, les dirigeants seront de plus en plus isolés à l’intérieur comme sur le plan international. La guérilla communicationnelle menée par une jeunesse engagée sur les réseaux sociaux – souvent sans structure formelle, mais avec une redoutable efficacité – devient difficile à contenir. Cette minorité au pouvoir, enracinée depuis plus de 60 ans, « accapare les biens du pays », au détriment du bien commun. De plus en plus ouvertement dénoncée, elle est aujourd’hui la cible d’un rejet massif, d’une colère sourde, mais grandissante dans les esprits, dans un pays où la population, elle, tire le diable par la queue.
Ce divorce entre le pouvoir et les citoyens, désormais consommé, ne peut plus être interprété comme un simple malentendu. Il s’agit d’une crise de légitimité profonde, révélatrice d’un pouvoir en déclin qui persiste à confondre autorité et autoritarisme.
Confronté à ses propres échecs et refusant d’assumer la responsabilité de ses dérives, le pouvoir de Lomé a opté pour la répression sanglante, face à une jeunesse désabusée, mais pacifique dans sa contestation. Certes, quelques activistes sur les réseaux sociaux ont pu franchir la ligne rouge en appelant à la violence, mais sur le terrain, les images disponibles montrent une jeunesse qui, dans plusieurs cas, a su contenir sa colère et épargner la vie d’agents des forces de l’ordre, pourtant en position de faiblesse. Au lieu d’établir un vrais diagnostic pour trouver des solutions durables, le régime a opté pour une stratégie plus brutale : le recours à des troupes perçues par la population comme des groupes ou éléments incontrôlés — miliciens, nervis ou prétendues forces d’autodéfense — chargés d’étouffer toute voix dissidente. Cette dérive sécuritaire, marquée par l’illégitimité et la violence informelle, illustre parfaitement l’avertissement formulé par Machiavel : « Le prince dont le pouvoir n’a pour appui que des troupes mercenaires, ne sera jamais ni assuré ni tranquille ; car de telles troupes sont désunies, ambitieuses, sans discipline, infidèles, hardies envers les amis, lâches contre les ennemis ; et elles n’ont ni crainte de Dieu, ni probité à l’égard des hommes. Le prince ne tardera d’être ruiné qu’autant qu’on différera de l’attaquer. La raison en est, que de pareils soldats servent sans aucune affection, et ne sont engagés à porter les armes que par une légère solde ; motif sans doute incapable de les déterminer à mourir pour celui qui les emploie. Ils veulent bien être soldats tant qu’on ne fait point la guerre ; mais sitôt qu’elle arrive ils ne savent que s’enfuir et déserter. » (Le Prince, p. 74)
Erreur n°3 : Confusion entre longévité et stabilité, une illusion délétère du pouvoir
Nicolas Machiavel rappelle : « Que ceux de nos princes qui, après une longue possession, ont été dépouillés de leurs États, n’en accusent donc point la fortune, mais qu’ils s’en prennent à leur propre lâcheté » (Le Prince, p. 158)
Cette maxime s’applique parfaitement au régime togolais, dont l’une des erreurs stratégiques majeures consiste à confondre la durée au pouvoir avec la stabilité politique. La longévité, en elle-même, ne saurait constituer une preuve de légitimité. Elle peut tout aussi bien être le symptôme d’un régime en stagnation, incapable de se renouveler, que le signe d’une autorité préservée par la contrainte plutôt que par le consentement.
La gouvernance actuelle repose non sur un socle de légitimité consolidé, mais sur une architecture institutionnelle artificielle et fragilisée, dominée par des logiques de conservation du pouvoir à tout prix. Il ne s’agit pas d’un régime stable, mais d’un appareil d’État enfermé dans une mécanique de survie politique, fonctionnant par le verrouillage des institutions, la marginalisation des contre-pouvoirs, et l’étouffement de la contestation sociale.
Machiavel souligne que le Prince avisé se retire avant que le chaos ne l’emporte, afin de laisser à la postérité l’image d’un dirigeant stratège et visionnaire. Une telle lucidité stratégique, fondée sur l’interprétation des signes d’usure et des mutations du contexte, semble aujourd’hui totalement absente de cette gouvernance. Un pouvoir sans alternative dans un désert de ressources humaines capable de prendre le témoin.
En optant pour la fuite en avant et l’indifférence face à ces signaux, le pouvoir togolais ne fait que précipiter l’effondrement du modèle qu’il tente désespérément de maintenir. Refuser de reconnaître l’épuisement politique d’un système, c’est accélérer sa désintégration. La stabilité réelle ne se décrète pas, elle se construit, se cultive, et se mérite.
Le régime peut-il encore éviter le pire aux Togolais ?
L’Histoire enseigne qu’un pouvoir peut survivre à la contestation, à l’usure, voire au scandale, mais il survit rarement au rejet massif d’un peuple désabusé et durablement maltraité. Le régime togolais ne fait plus seulement l’objet d’une contestation politique ou sociale, il fait l’objet d’un désaveu profond. Ses réformes n’inspirent plus confiance, sa posture autoritaire lasse, et ses méthodes ne convainquent plus une population épuisée par des décennies d’arrogance politique, de stagnation économique et de privation démocratique.
Le silence persistant du pouvoir face à la montée de la colère sociale dessine les contours d’un régime au bord de l’impasse historique. Machiavel, avertit : « Les maux du corps politique sont, comme en médecine, plus faciles à soigner au début. Lorsqu’on les laisse croître, ils deviennent incurables ». Le Togo en est à ce point critique où le traitement nécessite des actes courageux, non des manœuvres dilatoires.
Des issues restent envisageables, mais elles sont exigeantes. Le régime n’évitera pas l’effondrement en resserrant ses rangs, en multipliant les arrestations, ou en verrouillant l’espace public. Ce n’est ni par la répression, ni par le contrôle de l’information, que l’on gouverne un peuple en quête de dignité. Il ne pourra éviter le pire qu’en engageant des actions fortes, à la fois symboliques et structurelles, témoignant d’un changement de cap sincère. Parmi ces actions, nous lui en proposons quatre, en urgence :
– L’ouverture d’un véritable dialogue national, associant l’ensemble des composantes de la Nation, partis politiques, société civile et diaspora, dans un cadre crédible, sans mise en scène ni exclusion arbitraire ;
– La mise en œuvre de mesures sociales immédiates, susceptibles d’alléger les souffrances économiques des ménages et de restaurer un minimum de confiance ;
– L’annonce explicite d’un désengagement progressif de Faure Gnassingbé, qui ouvrirait un nouveau cycle politique et briserait l’horizon bloqué de l’alternance ;
– Le retour à la Constitution de 1992 demeure la seule base juridique encore reconnue par une large frange de la population comme porteuse d’équilibre démocratique.
Le Prince togolais a encore le choix. Non pas celui de durer coûte que coûte au pouvoir, mais celui de préserver ce qui peut l’être, en faisant le pari de la responsabilité plutôt que celui de la fuite en avant. A défaut, l’histoire s’écrira sans lui, et surtout contre lui.
VIVE LE TOGO NOUVEAU !
Toumbounkou Gnon










